Portrait d'un
pionnier
Peter Dienel: Un pionnier de 82 ans.
Par Antoine Vergne, doctorant à la Freie Universität
Berlin.
“Je vais te montrer quelque chose” me dit le professeur
Dienel en sortant un dépliant de la poche intérieure de sa
veste. Il prend le papier et lit : “ si tu veux vivre une
vie heureuse, donnes-toi un but à atteindre”. Albert
Einstein.
“Tu vois” continue Dienel, “Albert Einstein avait
raison”. Deux heures d'interview avec Peter Dienel suffisent
à faire prendre à cette citation toute sa dimension. A 82
ans, il semble heureux et posé. Il poursuit son but : faire
des « conseils citoyens » (Planungszelle) un outil de
routine de la prise de décision en Allemagne, en Europe et
dans le monde.
Peter Dienel a inventé l'outil « conseil citoyens » à
l'époque ou il travaillait pour le bureau de planification
du Land de Rhénanie-Westphalie. Durant son travail il fut
choqué par le manque de vision des processus de prise de
décision. Ces dernier restaient concentré sur des problèmes
de court terme au lieu de prendre en compte des problèmes de
long terme beaucoup plus urgents. Pour résoudre ce déficit,
Peter Dienel a développé le concept des conseils citoyens.
La Planungszelle, en français le conseil citoyen, est un
instrument de démocratie participative qui permet à des
citoyennes et citoyens normaux de participer à la prise de
décision politique. Le modèle développé est à la fois
relativement simple et génial. Dienel le définit comme « un
groupe de 25 citoyens-nes choisis par le biais d’un tirage
au sort, libérés pour quatre jours de leurs obligations
professionnelles, indemnisés et qui aidés par des experts
doivent trouver une solution à un problème politique
prédéfini et soluble ».
Les neufs éléments des conseils citoyens :
En partant de cette définition, il est possible de
détailler les neufs éléments constituant les conseils
citoyens. Le premier est le travail en équipe. Durant les
quatre jours du CC les citoyens-nes travaillent en petits
groupes de cinq personnes dont la composition change
régulièrement. « L'obligation » de coopération avec tous les
autres membres du groupe permet l'émergence d'une forte
dynamique de groupe et génère un forte créativité. Le
travail en groupe empêche aussi l'apparition de leaders
d'opinions pouvant manipuler les participant-es.
La deuxième caractéristique du modèle est que les
participants-es se voient confier le rôle d'experts et
d'expertes. Ils doivent s'informer et prendre une décision
mais ont toujours en tête qu'ils sont aussi des citoyens-nes
qui devront vivre avec cette décision. Ils essaient donc de
s'informer au maximum tout en restant objectif. A la fin de
leur délibérations ils produisent un rapport citoyen qui
présente leurs recommandations.
La troisième composante du modèle est le fait que les
citoyens-nes sont rémunérés pour leur travail. Cette
caractéristique est très liée à la précédente et différencie
les conseils citoyens de la plupart des autres méthodes de
démocratie participative. Les citoyens-nes sont payés pour
leur expertise. Ils sont donc pris au sérieux et leur
travail est considéré comme utile à la société. Le fait de
payer les participants-es rapproche leur travail de celui
des politiciens professionnels. De plus la rémunération
permet d'attirer des couches de population qui ne
participeraient pas sans cela.
Le quatrième élément important des conseils citoyens est
que les participants-es sont libérés de leurs obligations
familiales et professionnelles pendant les quatre jours que
dure le conseil afin de pouvoir profiter pleinement de ces «
vacances politiques » selon le mot de Dienel. Ainsi les
personnes qui ont par exemple des enfants peuvent les
laisser à une garderie organisée pour l'occasion.
Un autre élément central du modèle est la limitation
temporelle du conseil. En effet celui ci ne dure pas plus de
quatre jours. Ce format permet de s'assurer de la neutralité
des participants-es qui n'ont pas le temps de développer des
intérêts de groupe. Cette courte durée permet aussi de
mettre en place le principe de rotation puisque plus de
conseils peuvent être organisés et ainsi plus de
citoyens-nes peuvent être impliqués. Comme le dit Peter
dienel : « chacun gouverne et puis est gouverné ».
La sixième caractéristique des conseils réside dans la
méthode de sélection des participants-es. Dès le début,
Peter Dienel a opté pour le tirage au sort. Celui lui
paraissait être : « la solution la plus raisonnable ». Ce
mode de désignation semble certes original il n'en est pas
moins génial. Il permet d'éviter la sur représentation
d'intérêts organisés qui prend place lorssque des procédures
comme l'élection ou la participation volontaire sont
utilisées. De plus la sélection par tirage au sort permet
d'atteindre une grande représentativité de la population et
permet à des couches très diverses de la population de
participer, des couches qui se tiennent normalement loin de
la politique. Enfin, la sélection par tirage au sort est une
traduction du principe d'égalité devant les charges
publiques : chaque citoyenne et citoyen à la même chance
d'être choisi pour prendre part à l'élaboration d'une
décision politique.
le septième élément du modèle est que les recommandations
sont formulées par des citoyens-nes qui ne sont pas choisis
pour leur connaissance particulière mais parce que le
problème posé concerne la « polis », c'est-à-dire tous les
citoyens-nes qui sont considérés capables de « planifier
leur environnement eux-mêmes » comme le dit Dienel.
Mais pour atteindre ce but, les participants-es ne sont
pas laissés seuls. Ils reçoivent l'aide d'organisateurs et
d'experts. Les organisateurs (une femme et un homme) sont
chargés de mettre en place le conseil de de veiller à son
bon déroulement. Ils sont responsable du côté matériel de la
procédure et rédigent le rapport citoyen. Les experts quand
à eux sont invités pour donner un « input » d'information et
pour assister les citoyen-ne-s lors des délibérations. Il
peuvent être questionnés par les participants-es et
représentent les intérêts organisés au sein du conseil.
Enfin, lors d'un conseil citoyen le problème sur lequel
les experts-es travaillent est prédéterminé. Les
citoyen-ne-s ne peuvent pas décider de la question au cours
du conseil. Cela est du au fait que chaque conseil doit être
préparé, notamment pour intégrer et balancer tous les
intérêts organisés, ce qui ne peut se faire en quatre jours.
Il n'est en revanche pas exclu qu'un conseil citoyen soit
organisé pour rechercher des thèmes possibles pour de futurs
conseils citoyens.
Surmonter les obstacles et obtenir des résultats.
Ces neufs éléments, qui sont la marque de fabrique des
conseils citoyens, se sont avérés, tout au long des 30
années de pratique, très efficaces. Cependant les premiers
projets ne se sont pas déroulés sans problèmes. « durant la
phase de test nous avons par exemple eu des problèmes pour
organiser le déroulement des journées » dit Dienel. « L'idée
des petits groupes par exemple ne nous est venue que plus
tard » mais « notre procédure est maintenant bien rodé et
standardisée ».
A compter au chapitre des débuts difficiles il faut aussi
citer le dilemme posé par les propositions de l'industrie.
Comme Dienel le dit : « au début, j'ai eu plusieurs
opportunités de travailler pour l'industrie et d'organiser
des conseils citoyens pour leur compte. Mais j'ai toujours
refusé cette tentation parce que je pense que l'économie est
déjà suffisamment dominante dans nos systèmes ». La
conséquence de ce refus est que le pionner de la démocratie
participative ne travaille que pour les institutions
publiques. Cette attitude montre aussi que Peter Dienel
inclut son travail dans un contexte plus large. « la
démocratie représentative pure ne fonctionne plus depuis
longtemps. Il faut lui trouver des solutions simples et bon
marchés. L'une d'entre elles est le conseil citoyen ».
Dienel ne se souvient d'aucun moment difficile. Il était
« convaincu de la justesse du projet depuis le début » et il
le reste encore... « j'étais enivré par l'idée des conseils
citoyens et je voulais a tout prix la faire avancer »
ajoute-t-il. En formulant ces idées dans les années 70,
Dienel avait 20 ans d'avance. Aujourd'hui, alors que la
démocratie participative est sur toutes les bouches, il doit
cependant continuer à lutter pour faire reconnaître son
idée. Les conseils citoyens sont encore considérés comme des
« objets politiques non identifiés ». Et ce malgré leur
succès...
Quel bilan pour les conseils citoyens ?
Depuis 1978 plus de 300 conseils citoyens ont étés
organisé, auxquels plus de 8000 citoyens-nes ont participé.
Ce grand nombre permet de tirer une série d'observations
empiriques sur les effets des conseils citoyens.
Conséquences que Peter Dienel avait deja prévu dans son
livre « die Planungszelle » paru en 1978. Les conseils
citoyens ont des effets non seulement sur les
participants-es mais aussi sur le système politique dans son
ensemble.
Tout d'abord il est clair que les conseils citoyens
permettent aux participants-es de jouer leur rôle «
d'expert-citoyen », une fonction qui est de nos jours
exclusivement réservée aux politiciens. Comme aime à le dire
Dienel : « avec les conseils citoyens, la démocratie
retrouve de l'éclat » en donnant le pouvoir aux
citoyens-nes. Ils et elles voient qu'il est possible
d'influencer la prise de décision politique. Qu'il est
possible de donner informé en tant que citoyen-ne. « Je
reçois des lettres de gens qui veulent continuer à
participer, qui forment des associations citoyennes »
commente Dienel. « Ils s'épanouissent ».
Un bon exemple de cet effet « d'activation »
(empowerment) est celui de la série de conseils citoyens
organisée à Hannovre en 1996. 300 citoyens-nes tirés au sort
devaient réfléchir à l'aménagement du réseau de transports
publics de l'agglomération. Après la consultation, environ
80 participants-es ont crée une association qui s'est donnée
pour but de surveiller la bonne mise en oeuvre des
recommandations des citoyens-nes. Cet effet des conseils
citoyens montre que les êtres humains ne sont pas
intrinsèquement passif mais bien qu'ils sont tenus passifs
par le système représentatif actuel. Les conseils citoyens
aident les citoyen-ne-s à réaliser qu'ils ont un pouvoir et
qu'ils peuvent prendre des décisions politiques compétentes.
Un autre effet de la participation à un conseil citoyen
est que les participants-es commencent à réfléchir à ce
qu'est le bien commun. Par le fait qu'ils doivent coopérer
avec des personnes d'origines sociales très différentes,
afin de trouver une solution commune à un problème, les
experts-citoyens apprennent à découvrir l'intérêt général
au-delà de leurs intérêts propres.
Si l'on laisse le niveau des individus on remarque que
les conseils citoyens ont aussi des effets intéressants au
niveau macro social. Tout d'abord, Le tirage au sort permet
mieux que tout autre mode de sélection d'obtenir «
représentation représentative » de la population. Cette
caractéristique sera ici démontrée grâce à un exemple
concret : en 2001 fut organisé en Bavière une série de
conseils citoyens impliquant 425 participants-es qui
travaillèrent sur le problème de la protection du
consommateur. De ces 425 experts-citoyens, 55% étaient des
femmes. Cette proportion correspondait a peu près à celle de
la totalité de la population bavaroise qui comprenait alors
52% de femmes. En revanche dans le parlement de Bavière
seulement 26% des députés-es étaient des députées et au
niveau fédéral cette proportion était de 20%. Le tirage au
sort est donc un bon moyen d'obtenir un échantillon
représentatif de la population lors de la prise de décision.
Un moyen en tous les cas meilleurs que l'élection.
Un autre effet intéressant des conseils citoyens souligné
par Dienel, est qu'ils permettent, sous certaines
conditions, de résoudre les problèmes posés plus
efficacement que d'autre procédures de prise de décision,
notamment que la démocratie représentative. Un projet est
ici particulièrement intéressant. Il démontre l’efficacité
des conseils citoyens dans la régulation et la prévention
des conflits. Il démontre aussi à quel point c’est un
processus ou les intérêts particuliers sont éliminés. C’est
celui de l’autoroute Urbina-Maltzaga au pays basque
espagnol. Ce projet visait à la construction d’un tronçon
d’autoroute très contesté mais considéré comme nécessaire
par l’appareil politico-administratif. Le projet devait
éviter la répétition du scénario catastrophique du tronçon «
Leizaran » ou la route n’avait pu être construite qu’après
de nombreuses manifestations, attentats contre le chantier
et même plusieurs morts. Le nouveau troncon fut élaboré au
sein d'une série de conseils citoyens, et construit sans
aucun problème. Les conseils citoyens avaient joué leur rôle
de dépassement des conflits, de compréhension mutuelle entre
les citoyens-nes et l’administration, et de rationalisation
des problèmes pour arriver à une solution sensée et acceptée
par tous. « l'utilisation massive du modèle va entraîner
l'émergence d'une culture politique totalement nouvelle »
conclut Peter Dienel de manière convaincante.
Dienel et son oeuvre
Convaincant il l'est aussi quand il déclare : « Ce projet
me prend tout mon temps. Mes enfants n'ont pas souvent vu
leur père ». L'oeuvre de Dienel, ce sont les conseils
citoyens et il y consacre toute son énergie au dépend de sa
famille. Lorsque je demande s'il se voit comme un pionnier
de la démocratie participative, il me répond : « je m'en
fiche. Ce qui m'importe, c'est que les gens découvrent et
utilisent les conseils citoyens. C'est un outil efficace ».
Pour autant efficace qu'il paraisse, le conseil citoyen
n'est pourtant pas sans critique. Trois points faibles sont
régulièrement soulignés.
Tout d'abord il est considéré que les conseils citoyens
coûtent cher. Un conseil coûte en effet jusqu'à 30 000
euros. Un projet comprenant 4 conseils coûte alors environ
120.000 €, un projet avec huit conseils jusqu'à 240.000 €.
Pourtant, pour Dienel il faut relativiser ce coût en le
mettant en relation avec celui des processus classiques de
prise de décisions. Un petit calcul permettra d'illustrer
cette idée. Pour l'exercice 2002, le parlement français à
coûté 741 millions d'Euros (461 millions € pour l'assemblée
nationale et 280 millions € pour le sénat). Durant cette
période, il a adopté 122 lois. Avec 741 millions d'euros, on
pourrait organiser pas moins de 24 700 conseils citoyens et
l'on pourrait donc obtenir 24 700 décisions neutre et
compétentes. Pas besoin de commenter plus...
Le nombre réduit de participants-es est aussi souvent
critiqué. Il est vrai que peu de personnes peuvent
participer à chaque conseil. Mais combien participent dans
les processus actuels. Encore une fois, « il faut comparer
ce qui est comparable » soutient Dienel. De plus dans un
conseil citoyen il n'y a pas que les personnes tirées au
sort qui participent, les représentants des intérêts
organisé ont aussi le droit de parole lors de la phase de
préparation. Ils peuvent venir de manière volontaire,
présenter leur point de vue et participer aux conseils
citoyens en tant qu'experts.
Au final, quel que soit les arguments portés, les
critiques demeurent. Cela est dû au modèle lui-même mais
aussi, et peut-être majoritairement, au fait que le système
représentatif en place ne peut qu'avoir peur de ces
innovations qui le mettent en danger. C'est pourquoi ses
tenants tentent sans relâche de critiquer la démocratie
participative en mettant en avant tous ses défauts supposés.
Malgré tout cela, le professeur Dienel croit fermement au
futur des conseils citoyens et il ne s'intéresse que peu au
passé : je n'ai accordé aucune importance à l'auto-documentation.
Je pense à demain ... quand des milliers de conseils
citoyens seront organisés chaque années auxquels des
millions d'êtres humains participeront ». Au final la
question de savoir si « l'utopie dienelienne » est possible
trouve une réponse logique dans la bouche de ce pionnier : «
si elle est possible ? Pourquoi pas ? ... la démocratie est
une grande aventure, et ce que nous devons faire, c'est
ajouter notre pièce à l'édifice ». Plus qu'une pièce, les
conseils citoyens sont une pierre d'angle de la démocratie
participative. Quant à la question de savoir qui reprendra
le flambeau, elle n'intéresse pas Dienel : « je n'ai pas le
temps de chercher un successeur » dit-il. Mais il ne
s'inquiète pas : « Il va y avoir des gens qui prendrons le
relais. Peut-être toi d'ailleurs ? ».
Bonne question... Il a ouvert tant de chemins. Peut-être
y en a-t-il un pour moi ?
Berlin, le 21 octobre 2005.
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